16 décembre 2009

La bande dessinée se met au vert

La BD écolo va-t-elle devenir un genre à part entière, au même titre que le polar, le western ou la science-fiction ? C'est bien la question que l'on peut se poser en voyant les sorties de ces derniers mois. Certes, l'intérêt des auteurs de bande dessinée pour les questions d'écologie ne date pas d'hier, mais il semblerait bien que le thème soit en passe de devenir un véritable créneau, une niche pour les éditeurs, avec deux angles d'attaque principaux : l'humour et l'anticipation (voire les deux réunis).

gaston.1260976029.jpgCommençons donc par André Franquin avec la publication en début d'année d'un recueil de gags de Gaston Lagaffe en lien avec l'écologie. Mélange de planches, de dessins et de rédactionnel sur le sujet, ce recueil confirme que le créateur du Marsupilami était très préoccupé par cette problématique. De son vivant (Franquin est mort en 1997), on ne parlait pas encore de développement durable, de réchauffement climatique ou de bilan carbone, mais plutôt de préservation des espèces animales, de déforestation ou de pollution. A sa manière, tendre et drôle, Franquin savait sensibiliser ses lecteurs en douceur.

isa.1260976157.jpg Dans un registre franchement plus loufoque, Isa convoque le fantôme du commandant Cousteau pour divaguer sur les dangers qui guettent les océans. Avec comme acolyte Bernadette la mérou, le symbole mondial de l'écologie joue le chevalier blanc des profondeurs. Tous les menaces sont passés en revue (pollution, surexploitation, marées noires, etc) et on apprend même dans quelles circonstances les algues vertes sont apparues en Méditerranée. D'accord, l'homme au bonnet rouge n'est pas toujours à son avantage, mais quel humain n'a pas ses faiblesses, même sous forme d'apparition ?

ratte.1260977067.jpgAvec Toxic Planet, David Ratte est nettement plus ironique. Le monde qu'il décrit est tout simplement invivable. "A force de faire tourner les usines à fond et de polluer sans réfléchir, tout le monde est obligé de porter des masques à gaz." indique-t-il sur la 4ème de couverture. C'est vrai qu'un monde où l'on doit polluer les aquariums pour que les poissons retrouvent leur milieu naturel, où un insecticide en Irak est considéré comme une arme de destruction massive, où les oiseaux dans les arbres sont mécaniques, où les pompiers ne peuvent intervenir car ils n'ont pas assez d'argent pour faire le plein de leur camion, ça fait rire jaune.

pedrosa.1260977307.jpgCyril Pedrosa quant à lui, joue de la dérision, mais avec les deux pieds dans le présent. Ancien militant écologiste à Vesoul, il présente dans Autobio une version légèrement décalée de son quotidien de "bobo vert" qui doit jongler avec ses contradictions. Sous le crayon de Pedrosa, l'écolo urbain est véritablement inadapté au monde qui l'entoure. Le moindre geste vert doit être mûrement réfléchi et entraîne forcément une contrepartie. Comment manger bio sans s'endetter sur 30 ans ? Doit-on utiliser son vélo même lorsqu'il pleut à verse ? Quel moyen de transport emprunter pour partir en vacances au Portugal sans hypothéquer son bilan carbone ? Et surtout, comment faire taire sa conscience lorsqu'on est accroc aux petites saucisses cocktails à la composition pour le moins artificielle ? Voila des questions qui poussent à l'insomnie.

dupuyberberian.1260977612.jpgDupuy & Berberian ne manquent pas de dérision eux non plus. Avec leur série Boboland, ils tournent en ridicule le comportement de ces bourgeois-bohêmes qui ne sont pas à une contradiction près. Avec Global Boboland, les deux auteurs élargissent leur propos à la Terre entière, et remarquent qu'avec la mondialisation, le bobo devient néfaste mondialement. Entre les voyages ethniques en 4x4, l'implantation du chevreuil au Bénin, la commercialisation d'un "canard détritus", les parcours incessants en avion, la note s'allonge avant de passer à la caisse. Et bien sûr, chacun accuse l'autre avec la plus parfaite mauvaise fois de détruire la planète. Un album désespérément lucide.

bourhis.1260978048.jpgAvec Hervé Bourhis, le rire devient crispé lorsqu'il imagine une société, pas si lointaine, brusquement sevrée de pétrole. Sans ce précieux liquide, la France est au bord de la guerre civile et l'on se bat presque autour des épiceries pour s'approvisionner en nourriture. Bourhis entraine son alter ego Herbert Boris dans un road movie à la française entre Bordeaux et Tours. Sur l'injonction de sa femme, le jeune homme essaye en effet de rejoindre son père pour que celui-ci lui explique les secrets d'un beau potager. Le trajet est chaotique, les populations rencontrées pas toujours très accueillantes et l'ambiance assez inquiétante malgré l'humour général. Sous le masque de la comédie, le scénario catastrophe est bien présent.

locard.1260984263.jpgDans le genre scénario catastrophe, Younn Locard se pose là. Dans H27, il place l'action à Bruxelles, en 2002, entre les deux tours de l'élection présidentielle française. En quelques jours, une épidémie redoutable s'abat sur la capitale belge. Un mal inconnu, transmis par les oiseaux, fait des ravages dans la population. La mortalité est foudroyante et le gouvernement décide de couper la ville du monde pour circonscrire l'épidémie. Le héros de l'album, un jeune dessinateur, et ses quatre colocataires sont emportés dans cette crise sanitaire sans précédents. L'histoire s'applique à rester au plus près de cette bande de potes qui voit un à un ses membres disparaître. Ici, aucun humour pour nuancer l'horreur. Tout simplement terrifiant.

On le voit bien, l'album écolo est à la mode et se décline sous différente forme. Si les auteurs peuvent arguer de leur sincérité, qu'en est-il des éditeurs ? Est-ce une démarche militante de leur part ou simplement une opportunité éditoriale ? Si c'est  le premier cas, pourquoi ne pas publier ces albums sur du papier recyclé par exemple ? "Je me suis évidemment déjà posé la question, répond Thierry Tinlot, militant Vert en Belgique, rédacteur en chef de Fluide Glacial et éditeur de Cyril Pedrosa. Il faut savoir qu’aujourd’hui la production industrielle de bouquins sur du papier recyclé est plus chère que sur du papier blanchi au chlore. C’est très difficile de défendre auprès d’un actionnaire. De dire : "et ben les gars on va payer les bouquins 25% plus cher pour ne pas en vendre un de plus, juste pour aller au bout de nos idées". C’est très difficile." Dur dur d'être un éditeur écolo.

Posté par _ THL _ à 17:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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