29 août 2008

Paul Grimault à l’origine du dessin animé japonais ?

Construite au XIIe siècle sur les bords de Loire, entre Saumur et Chinon, l'abbaye royale de Fontevraud est la nécropole royale des Plantagenêts. Mais pas seulement.

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Depuis quelques années, ce lieu superbe abrite un pôle culturel dynamique dont l'activité se partage en Fontevraud 03Fontevraud 04trois thèmes : la religion, la musique et... l'image animée. Conférences, projections, réalisateurs en résidence et expositions se succèdent dans les salles en tuffeau autrefois occupées par les moines. Cette année, dans le grand dortoir, est proposé aux visiteurs l'exposition "Mondes et Merveilles du dessin animé", une évocation du travail de trois artistes clefs du XXe siècle, Paul Grimault, Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Avec en fil rouge cette affirmation étonnante : l'œuvre du Français est à l'origine de la vocation des deux Japonais. 

Paul Grimault (1905-1994) est au dessin animé ce que Jacques Tati est au cinéma, un poète idéaliste Fontevraud 05Fontevraud 01qui n'a pas la place qu'il mérite auprès du grand public. Même s'il n'a réalisé qu'un seul long métrage, Grimault (photo ci-contre à gauche) est bien la pierre angulaire de l'école d'animation française. De 1936 à 1944, il réalise pour les studios Gémeaux un certain nombre de courts métrages qui se distinguent des productions Disney de l'époque. Plus graves, moins portés sur l'action, plus proches du conte, les dessins animés "à la française" remportent un succès d'estime. Sorti en salle en 1943, Les passagers de "la grande ourse" est même autoproclamé "premier dessin animé français de classe internationale" (voir affiche ci-contre à droite). Le court-métrage de neuf minutes s'inspire alors du poème Plein ciel de Victor Hugo où le grand homme fait la description d'un "vaisseau de l'air". Suivra Le voleur de paratonnerres en 1944.

Mais le talent de Paul Grimault ne s'exprime pleinement qu'après-guerre. Avec son ami Jacques Prévert au scénario et Joseph Kosma à la musique, il réalise en 1947 Le petit soldat, adaptation de L'Intrépide Soldat de plomb d'Andersen. "Je pense que c'est mon meilleur court métrage", confie Grimault. Il quitte ensuite les studios Gémeaux pour voler de ses propres ailes. Et en 1953 sort la première version de La Bergère et le Ramoneur, son chef d'œuvre. Prévert signe ici une nouvelle adaptation d'un conte d'Andersen. L'histoire décrit le royaume de Takicardie, opprimé par un souverain mégalomane qui vit dans un palais aussi froid et inquiétant qu'une toile de Giorgio de Chirico. Un robot destructeur, des policiers aux allures de chauves-souris et un toucan beau parleur complètent le tableau. Grâce à l'amour d'une bergère pour un ramoneur, l'histoire trouvera une conclusion heureuse.

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Toutefois, malgré le succès du film, les auteurs ne sont pas satisfaits de la version présentée. Et il faudra attendre 1979 pour voir enfin une seconde sortie du long métrage, cette fois totalement assumée par Grimault, intitulée Le Roi et l'Oiseau. Comme pour le récompenser de ses efforts, il reçoit la même année le prix Louis-Delluc.

Fontevraud 14Mais revenons plutôt 24 ans en arrière dans l'archipel nippon. Nous sommes en 1955 et le dessin animé La Bergère et le Ramoneur sort sur les écrans tokyoïtes (affiche ci-contre à gauche). Le choc est rude pour Isao Takahata, 20 ans : "J'étais étudiant à l'époque [en littérature française] et je fus ébloui par l'infinité des moyens d'expression du cinéma d'animation, et conquis par sa sensibilité poétique. Le charme d'un espace déroutant né de couleurs épurées et de perspectives incroyables, l'enchainement d'idées imprévisibles et géniales, de machines stupéfiantes, d'admirables descriptions des traits de caractère des personnages, un rythme et une sensation de vitesse impressionnants et cet humour à froid si particulier..."

De mémoire, Isao Takahata se lance alors dans une étude acharnée du chef d'œuvre de Grimault. Il redessine les tours de la ville et reconstitue les plans des appartements du roi, il retranscrit le script du film, les partitions des chansons et recopie les dialogues à partir du script reçu de France par le distributeur japonais !

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"L'influence de ce film fut pour moi décisive, se souvient Takahata. Je peux affirmer que sans sa découverte, je ne me serais jamais engagé sur la voie du film d'animation." En 1958, il postule au studio Tôei Animation et y entre l'année suivante. L'une des premières projections d'étude qu'il propose est bien sûr La Bergère et le Ramoneur. Yasuo Ôtsuka, l'un des chefs animateurs du studio, tombe sous le charme. Dans un texte intitulé "Le premier film d'animation à avoir décrit l'intériorité de l'homme", il écrit : "Je n'y ai pensé que beaucoup plus tard, mais en concevant des comportements qui tirent parti de l'image fixe et mêlent détentes et tensions, sans doute avons-nous été influencés par Grimault." Hayao Fontevraud 17Fontevraud 18Miyazaki entre au studio Tôei Animation en 1963 et intègre lui aussi cette influence. Elle se matérialise par des emprunts visuels fréquents. La tour du château de Cagliostro (ci-contre à gauche) ne ressemble-t-elle pas furieusement aux appartements du roi (croqués par Takahata en 1955) ? Et le robot destructeur du Château dans le ciel (ci-contre à droite) ? Ne serait-il pas la version japonaise de celui de Grimault (voir plus haut) ? Au delà de l'influence picturale, c'est la mise en scène elle-même du Français qui trouve un écho chez Miyazaki. Passionné d'aviation, il est fasciné par la verticalité de La Bergère et le Ramoneur. L'envol, l'ascension, la chute sont des thèmes récurrents de ses productions. De son côté, Takahata retient plutôt le volet social de l'œuvre de Paul Grimault. Avec Le tombeau des Lucioles, Pompoko ou Souvenirs goutte à goutte, il explore avec acuité le quotidien des villes et des campagnes japonaises. Le maître n'a jamais cessé d'être un exemple pour Takahata, qui publie en 2007 un livre intitulé « Le Dessein de l'animation – La Bergère et le Ramoneur et Le Roi et l'Oiseau », aux éditions Iwanami (Tokyo).

L'exposition "Mondes et merveilles du dessin animé" est visible à l'abbaye de Fontevraud jusqu'au 16 novembre.

Pour la bonne bouche, voici quelques dessins préparatoires présentés à l'exposition. De gauche à droite, Pompoko de Takahata, Mon voisin Totoro, Princesse Mononoke et Le voyage de Chihiro de Miyazaki.

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Images : © Thierry Lemaire

Posté par _ THL _ à 17:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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